Incertain corps

Incertain corps

Incertain corps

Compagnie Point Virgule

Création 2008

A partir de 2 ans

Les 31 mars et 1er avril à Villiers-le-Bel

Des corps en mouvement et la respiration du soufflet d’un accordéon racontent « un certain corps ». Les trois danseurs et le musicien, accompagnés d’une composition originale de musique électronique, proposent de goûter les saveurs d’un corps ouvert et mobile.

Exaltant le plaisir de toucher, de sentir, de s’ébattre, le spectacle rend hommage au quotidien des enfants qui laisse une belle place à la vitalité du mouvement et à la découverte de l’autre et du monde par le corps.

Chorégraphie : Claire JENNY

Interprétation : Marie BARBOTTIN, Olivier BIORET, Natacha GARCIN
Accordéoniste : Florent THIANT

Univers sonore : Nicolas MARTZ
Scénographie : Pascal DIBILIO
Création des images : Julien NESME
Création des costumes : Agnès d’AT
Création des lumières : Laurent LABARRERE

Une coproduction de la compagnie Point Virgule, du service culturel de Champigny-sur-Marne, de la Communauté d’Agglomération du Val d’Yerres, des villes de Yerres et de Brunoy, du Prisme à Elancourt, de la MAC de Créteil. Avec les soutiens du Conseil général du Val-de-Marne, du Conseil général de l’Essonne et des Ateliers de Paris – Carolyn Carlson.

Visions éclatées

Qu’est-ce qu’un corps ? De quels fragments est-il composé ? Comment d’un puzzle éclaté peut-il devenir une personne entière, capable de bouger, de ressentir, d’exprimer et d’entrer en contact avec l’extérieur ? Depuis plus de 20 ans, la chorégraphe Claire Jenny met la pratique de son art au service de personnes victimes d’enfermement. « Mon travail »,  dit-elle, « est de chercher à mettre en évidence le cheminement essentiel qui les conduit vers une intégrité de leur être : qu’est-ce qui fait qu’ils tiennent debout, en équilibre, en interaction avec le corps de l’autre, au sens propre, charnel, comme au sens figuré ». Avec « Incertain corps », pièce chorégraphique créée en 2008 pour un public à partir de 2 ans, elle évoque cette question de l’appréhension de soi et de l’altérité, question qui est au centre des préoccupations des tout-jeunes spectateurs. Elle les place, assis sur le sol, au cœur d’un dispositif scénique qui les englobe tout entier. Dans ce contexte de proximité, elle propose différentes séquences qui modifient sans cesse la perception du corps. Au son du soufflet de l’accordéon, au sein d’un petit castelet, mains, bras, jambes apparaissent comme de véritables entités autonomes, douées d’une respiration et d’une expression singulière. Puis, dans les airs, sur une toile suspendue, des corps projetés s’assemblent comme en apesanteur avant d’apparaître sur le plateau central. Si, à ce moment là, la réalité des trois danseurs est incontestable, elle laisse néanmoins une impression d’étrangeté et d’évanescence. Qui sont-ils ces trois là, sortes d’extra-terrestres qui s’effleurent, se manipulent, s’échappent et se dédoublent en images aériennes et douces ? Leur présence onirique provoque un trouble qui déclenche le désir et le plaisir de les attraper du regard, de se les approprier, de les reconnaître au cours de leurs différentes représentations. Ils sont un et multiple à la fois. Cette forme chorégraphique et visuelle oblige, sur un ton ludique et joyeux, à ne jamais se satisfaire d’une seule et unique image de l’être humain.

Dominique Duthuit

Compagnie Point Virgule

L’univers chorégraphique
Démarche artistique de Claire Jenny
La danse, un outil insolite de l’estime de soi

Depuis plus de 20 ans, je voyage dans toutes sortes de contrées où la quiétude et la mobilité humaines sont malmenées : des prisons en passant par les cités des banlieues françaises jusqu’aux territoires palestiniens. J’y rencontre trop souvent des individus bousculés par leurs parcours de vie. La plupart du temps, ils ne se considèrent plus en capacité ou en droit de recevoir et de donner. Ces empêchements à la relation équitable et au partage les isolent du monde. D’un monde où l’identité et l’altérité de chacun continuent à se jouer et à se questionner au quotidien.

Quand je me pose dans ces contrées d’enfermements, je transporte avec moi la pratique de mon art : la danse contemporaine. À chaque fois, j’initie des projets qui impliquent toutes les personnes d’un groupe dans une aventure de création dansée (groupe de détenu(e)s, enfants et enseignants d’une classe d’école, enfants d’un camp de réfugiés en Palestine,…). Ces différents voyages m’ont toujours interrogée sur la transmission de la saveur, des valeurs, de la pensée, de la pratique et des œuvres de l’art de la danse. Ces questionnements m’ont nourrie. Ils m’ont propulsée plus loin. Ils ont amplement façonné ma matière artistique et mes fondamentaux sur le corps, ses capacités propres et intrinsèques à ressentir, concevoir, s’exprimer et rebondir. Notamment dans le cadre des contenus de l’éducation artistique française à l’école où la notion du partenariat entre les différents porteurs d’un même projet est mise en œuvre.

Au fur et à mesure des projets menés dans ces contextes d’enfermement, j’ai développé des matières et des compositions chorégraphiques singulières. Les matières du corps mises en jeu au cours de ces expériences s’inscrivent dans le cheminement essentiel de l’humain : qu’est-ce qui fait qu’on tient debout, en équilibre et en interaction harmonieuse avec notre environnement ? La sensation d’équilibre réside dans notre capacité à construire un axe serein : de l’appui des pieds au sol à l’alignement des jambes et des volumes du bassin, de la cage thoracique et de la tête jusqu’à la projection du regard dans l’horizontalité. L’équilibre n’est pas quelque chose de figé. L’équilibre, c’est la liberté d’aller au-delà de l’équilibre, dans une projection et un déplacement dans l’espace et dans la rencontre avec l’autre (donner le poids de son corps et accueillir celui de l’autre) aux sens propre, charnel, comme aux sens figuré. Ce parcours vers les perceptions de l’axe vertical nous rappelle celui du développement des jeunes enfants qui explorent : des déplacements au sol, des redressements de la colonne vertébrale vers la position assise, diverses manières de se repousser du sol pour passer de la situation accroupie à celle du debout et enfin qui, pour s’emparer d’un objet ou aller vers l’autre, expérimentent le déplacement.

Claire Jenny, Chorégraphe de la compagnie Point Virgule, mène depuis plus de 10 ans des actions singulières en milieu carcéral. Son travail de création cherche à relier ce qui nous construit ou nous affaiblit, interrogeant le sens d’être au monde… Partageant cette réflexion, nous menons ensemble des ateliers où le corps sensible reste au cœur de la reconnaissance de soi, au-delà des blessures. Il devient alors possible de restituer un sentiment de soi, première assise d’une reconstruction de la personne par une expression propre et singulière de son geste. Nathalie Schulmann, analyste du corps dans le mouvement dansé

Au départ, j’ai essentiellement développé ces contenus lors de mes rencontres dans la pratique de création chorégraphique avec des groupes de femmes détenues de la Maison d’Arrêt des Femmes de Fresnes en France. Ces dernières sont triplement malmenées : 80 % d’entre elles ont subi de graves violences commises par des hommes, les lieux de détention pour femmes bénéficient de moins de moyens que ceux pour les hommes et les femmes qui transgressent les lois sont perçues plus que les hommes comme bafouant aussi les mœurs.

Aujourd’hui, je diffuse les fondamentaux de ma démarche artistique dans tous les contextes : les pièces que je crée, mes ateliers de pratique avec les amateurs et mes différents temps de rencontres avec les publics (répétitions publiques, conférences, débats,…). Car malheureusement je constate que les vécus du corps sont de plus en plus souvent brimés, quels que soient les contextes. La relation au monde par le corps s’altère. La transformation de nos existences, la manière dont elles sollicitent autrement les actes du corps s’accélèrent. Le corps, dans son intégralité, son intégrité, devient de moins en moins actant au quotidien. Selon Virilio : « L’humanité urbanisée devient une humanité assise ». Les différentes représentations et iconographies des corps intensifient les notions de surface et de frontière entre soi, ses vécus intimes, et le monde. Elles accentuent la diffusion de modèles sexués caricaturaux.

Par l’art de la danse, attester que mon corps est ma personne, qu’il n’est pas mon objet mais mon sujet, qu’il n’est pas accessoire, sous employé, encombrant, inutile.

Le corps est le lieu où est questionné le monde, il est scannérisé, purifié, géré, remanié, renaturé, artificialisé, recodé génétiquement, décomposé, reconstruit ou éliminé, stigmatisé au nom de l’esprit ou du mauvais « gène ». Sa fragmentation est la conséquence de celle du sujet. Le corps est aujourd’hui un enjeu politique majeur, il est l’analyseur fondamental de nos sociétés contemporaines. David Le Breton

Sur la scène improvisée du gymnase de la prison, retrouvailles avec un corps timide.

Des corps sans racine. Qui tombent

Des corps qui se replient sur eux-mêmes. Qui s’élancent parfois, dans le vide

Un corps atrophié. Un trop-plein de souffrance.

La mémoire incisée à même la chair, comme une transe. Ce pèlerinage dans un corps inconnu, une offrande.

Un corps dans un coin qui se berce.
À intervalles réguliers, des cris, des gémissements, des corps qui basculent.
Pertes de repères.
Murmures troubles.
Juliette laisse s’échapper quelques larmes.
Discrètement.
Gestes saccadés.
Un corps recroquevillé.
Un corps qui bondit.
Frissons dans la salle. Un silence lourd.
Les danseuses saluent, une délicieuse fatigue.
La poésie l’emporte sur la souffrance. Pour un temps.

Sylvie Frigon, « Écorchées », p 90 & 91. Les éditions du remue-ménage/2006

 

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